mardi 23 février 2010

Paradis

La campagne ne présente décidément aucun intérêt, aucun attrait, c'est un espace purement utilitaire en réalité, et parfois, accessoirement et accidentellement, beau. Le Paradis n'est pas « la campagne », mais un jardin, c'est-à-dire la nature mise en scène, arrangée, humanisée.

lundi 25 janvier 2010

La mort, le néant, l'insignifiance

Il existe un topos du héros qui part errer dans des forêts enneigées et photogéniques pour oublier un drame intime, et qui s'y retrouve lui-même ou s'y perd définitivement.

Tout cela n'existe évidemment pas dans la réalité. Dans la réalité, dans la vraie vie, quand on va seul dans la forêt, que ce soit en été ou en hiver, que ce soit pour oublier ou pour se souvenir, on y trouve que l'essoufflement, la banalité de la nature et l'ennui. Il n'y a pas de d'errance ni de perdition poétique ou salvatrice.

*

Plus jeune j'aimais me promener dans la nature. Mais, à ma douloureuse découverte, plus le temps passe plus ça m'est insupportable.

Quand je marche sur un chemin de campagne, au bord d'un canal, ou sur un sentier de forêt, je ne me sens pas dans la nature ; je me sens simplement nulle part. Cette impression est plus pénible encore quand je m’enfonce dans la vraie nature sauvage.

J'ai réalisé au fil du temps que j’aimais les paysages où l'on aperçoit la présence humaine, les paysages modelés par l'homme ; le jardin plutôt que la forêt. Dans la nature sauvage je me sens comme un étranger perdu dans un paysage qui n'a rien à me dire et où je n'ai rien à faire. Je l'assimile de plus en plus à la mort, au néant, à l'insignifiance.

samedi 26 septembre 2009

Apocalypse ratée

C'était les champs derrière la ferme – une lumière de rêve, de mythe, d'apocalypse que les photos ne retranscrivent absolument pas, ne peuvent pas retranscrire. Je regardais les arbres au loin ; ils flottaient dans une légère brûme que transperçaient les rayons du soleil, et derrière cette porte naturelle, on devinait un champ, d'autres arbres, jusqu'à l'horizon. J'ai remercié Dieu de m'avoir conduit là, et nous avons franchi la barrière d'arbres. Tout était silencieux, et avec cette lumière si intense, on aurait dit que le monde allait nous livrer un secret. Mais il n'y avait qu'un autre champ. Nous sommes retournés à la voiture.

samedi 12 septembre 2009

Le Bas-chemin

Promenade le long de la piste cyclable, ce matin. Il faisait doux, tout était paisible et réconfortant. Une balade de dimanche matin comme je les ai toujours aimées. Pour la première fois j'ai réalisé qu'il y avait un AUTRE chemin, parallèle à celui que j'emprunte comme chaque promeneur, goudronné, bien dégagé, coincé entre la voie ferrée (inaccessible, grillagée) et des fourrés épais, inextricables. Cet autre chemin se situe en contrebas, derrière les fourrés ; il est quasiment invisible mais bien réel. Il est sombre, inutilisé, plus on avance, plus les haies et les arbrisseaux entrelacés, aux branches tortueuses, griffues, menaçantes, en interdisent l'entrée aux curieux. Mais il est incroyablement attirant. On soupçonne qu'il mène à des choses sombres mais inédites. C'est presque une métaphore involontaire, dans le paysage, des deux chemins qu'un homme peut prendre dans sa vie.

vendredi 17 juillet 2009

Zone morte

J'aime de temps à autres me bercer avec l'idée que je vais explorer ma région pour découvrir des lieux, des gens, des choses. Mais jusqu'ici je n'ai qu'une impression, à chaque fois identique, que je sois dans un village quelconque que j’explore, ou au bord du canal, ou encore dans la forêt.

La réalité, c'est la route, les rues, les quartiers pavillonnaires, les zones commerciales. La campagne, y compris ses zones habitées, n'est plus qu'un décor vide, en aucun cas un lieu de vie et d’activité. J'aimerais avoir tort et espère être un jour détrompé au fur et à mesure de mes balades, mais c'est une impression extrêmement puissante ; plus qu’une impression, une constatation, même si je ne puis exclure qu’il en soit différemment ailleurs dans d’autres régions de France.

Corollaire à tout cela : si la campagne n'est plus qu'une zone morte et qui n'appartient plus à la réalité, alors s'y promener est comme se promener dans un rêve, à la rencontre de soi-même, de ses propres représentations et fantasmes.

lundi 23 mars 2009

Club canin

En m'arrêtant, en voiture, pour prendre en photo un club canin plus ou moins abandonné qui m'a toujours fasciné quand je le longeais en voiture, le tout sous un soleil de plomb, je réalise que j'aurais mieux fait de ne jamais m'arrêter et de me contenter du fantasme.

Pendant quelques semaines j'ai eu le projet d'explorer ma région, sur une base à la fois méthodique (étude de la carte, etc) et abandonnée à l'intuition, au hasard ; notant des noms de localité, ou des lieux précis (la scierie à la sortie de tel village) au fil de mes trajets en voiture. J'ai arrêté ça au bout de quelques séances photo. Un malaise inexplicable, une tristesse. J'ai compris quelques temps plus tard que ces lieux n'avaient de charme, de mystère, que tant qu'ils restaient des éléments d'une histoire potentielle, dans ma tête. Dès que je me rends sur les lieux pour les prendre en photo, leur néant me saute au visage. Ce sont des lieux qui n'ont rien à me dire, qui n'ont aucune place dans ma vie. Je n'ai rien à y faire.

dimanche 28 décembre 2008

Le canal, suite et fin

Promenade, toujours au bord du canal, mais dans le sens opposé, cette fois – je pars de la marina et longe l'eau jusqu'à retourner en ville, pour découvrir en chemin le site abandonné dit « Les Forges », gigantesque et dégageant le même sentiment post-apocalyptique que les lieux de mes précédentes balades le long du canal.

Je décide de ne plus y retourner, et encore moins seul.

samedi 20 décembre 2008

Le canal

Promenades au bord du canal. Je me gare sur le parking en gravier du port de plaisance. Il fait froid encore, une pellicule de givre, presque imperceptible, recouvre encore le paysage et les choses.

Une carcasse de mouton, ou d'un animal que je n'identifie pas, sur l'eau gelée. À la fois atroce et... atrocement photogénique.

Je marche le long de l'eau, vers la ferme où E... et moi sommes allés quelques fois, et je continue encore au-delà.

Je prends des photos qui ressemblent à des paysages post-apocalyptiques, Tchernobyliens, mêlant herbes hautes, caillasses, murs noircis, tuyaux d'évacuations venant d'on ne sait où.

Je suis dans un état mental bizarre. Suivre ce cours d'eau, dans une solitude absolue, parfois ponctuée d'une grange délabrée, d'un entrepôt en briques ou d'une structure métallique à nu, par un matin d'hiver, donne une curieuse sensation d'expérience spirituelle, religieuse, un genre d'équivalent local du Gange revu par Tarkovski.

samedi 11 octobre 2008

Morne existence

Je mène une vie minimaliste, routinière, étriquée, minimaliste. J'ai besoin de m'évader, d'explorer, de voir autre chose. Le monde ne peut pas être pauvre à ce point, se réduire à ce point à une série restreinte de lieux utilitaires, de zones laides où rien n'est possible. Il doit y avoir quelque chose à voir, quelque chose à faire. Il doit y avoir des territoires encore cachés, ou tout est intact. Il le faut.

mardi 2 septembre 2008

Enfers intérieurs

Promenade matinale. Je suis monté par la forêt jusque Hellert, ces coins-là... je mélange un peu tous ces villages. Mélange d'ennui profond, de solitude pénible, et d'excitation face à certains paysages – je dis excitation et non pas émerveillement, par exemple, car mon état mental dans ce genre de situation ressemble à un genre d'exaltation malsaine (liée au fait de mitrailler, en partie) plus qu'à une saine appréciation d'un paysage.

La balade solitaire n'a pour moi rien de rafraîchissant, de revigorant mentalement et moralement. Bien au contraire, l'errance et la solitude me mènent vers des états mentaux bizarres, malsains, excessifs.

Il est dangereux de se promener, d'aller se balader dehors. On croit s'aérer, voir le monde, alors qu'on ne se balade jamais que dans ses mondes intérieurs, dans les différents niveaux de ses enfers intérieurs.

jeudi 12 juin 2008

Le bosquet venteux

Balade sur les hauteurs de Neunkirch, cet après-midi – comme souvent ces temps-ci. Quand j'ai bifurqué , après le terrain d'aviation, pour rejoindre la forêt, longeant ces fourrés interminables et inextricables survolés en permanence dirait-on par des nations entières de corbeaux, j'ai remarqué un bosquet étrange. Par je ne sais quel hasard ou nécessitait, il se trouvait exactement sur un couloir. On aurait dit qu'il en sortait un courant d’air puissant. Et ce courant d'air avait quelque chose de réjouissant, de vivant, qui évoquait, je ne sais pourquoi, l’aventure, le voyage, la nouveauté.

vendredi 25 avril 2008

Nouveau moyen age

Visite, ce week-end, en Alsace, avec Laurence, de plusieurs châteaux, intacts ou en ruine, mais toujours en hauteur, cela va de soi, et cernés par une mer de sapins. Soleil d'hiver. Beaucoup de touristes. Il y a manifestement une vraie fascination populaire pour ces lieux. Un attachement sentimental, culturel. Et même plus fort que ça : atavique. J'avais l'impression en déambulant dans ces lieux que la foule venait obscurément y chercher un milieu naturel perdu, une organisation sociale dont elle traîne la nostalgie sans pouvoir la nommer ; et que peut-être aussi ces vieilles pierres auraient un nouveau rôle à jouer dans le nouveau moyen âge qui s'annonce.

samedi 16 février 2008

Explorateur

Je me promène avec mon « carnet d'explorateur » vers le Rehtal, où je prends quelques photos. Un apiculteur, dans son verger avec d'autres personnes, me jette des coups d'oeil méfiants de temps à autres, puis comme à chaque fois que je me promène quelque part, vient me demander qui je suis, ce que je fais et pourquoi. Je l'envoie balader, poliment, et il geint. Ensuite je passe par le plan incliné. Je longe l'eau, roule lentement car il y a eu un accident de moto. Je monte jusqu'à Garrebourg où je photographie le club de tir. J'explore un peu le village en voiture, m'y perds.

mardi 16 octobre 2007

Sombre allégresse

Je me souviens d'une balade à vélo, en famille, quand j'étais adolescent, par un temps automnal et sombre,  étrange. Ce genre de temps qui devrait être déprimant mais qui produit en réalité l'effet inverse ; une sorte de sombre allégresse. Nous nous étions arrêtés dans un troquet, avec mon père, pour attendre ma mère  et ma soeur, perdues en chemin. Le silence était presque total. Personne ne passait dans les environs. J'étais fasciné par ce silence et cette paix, sous ce ciel lourd et gris, qui m'était apparu alors comme le ciel qui convenait à notre région, à notre « race », pour des raisons que j'étais encore incapable de formuler.

*

J'ai beaucoup parcouru la même vallée, au fil des ans, longeant la rivière et les villages qui vivaient sur ses rives. Parfois à pied, mais le plus souvent à vélo. J'en ai beaucoup rêvé, aussi – et des lieux, et des vélos. Parfois dans mes rêves nous étions de larges groupes de promeneurs, une véritable communauté, qui s'enfonçait toujours plus loin dans cette zone rurale oubliée, paisible, préservée, tout au bout de laquelle se trouvait et se trouve toujours une ville thermale gallo-romaine dont les ruines sont visitables. C'était donc un voyage à travers et à travers le temps ; laissant la ville derrière soi, pédalant de toutes ses forces vers le passé, vers les origines, sous un ciel gris, orageux, électrique comme un cerveau bourdonnant de souvenirs qui veulent remonter à la surface de la conscience.

lundi 17 septembre 2007

Dans la montagne

Je suis allé à la messe à T... ce matin. C'était la première fois que j'y allais, et à vrai dire, même la première fois que je m'arrêtais dans ce village au lieu de simplement le traverser en voiture. L'église était belle et j'ai regretté de ne pas avoir l'occasion d'y prendre des photos ; lumineuse, avec un très beau maître-autel en bois, manifestement très ancien. Je me sentais inhabituellement bien. C'était dû à quelque chose de très spécifique à l'endroit lui-même que j'ai fini par réussir à formuler : j'avais le sentiment d'être « dans la montagne ». J'étais loin de ma ville déprimante, loin du béton, de la crasse, du bruit, loin des dégénérés, loin de la décadence, de la laideur et de la mort, que la ville en général est venue à symboliser pour moi ; j'étais là, par un dimanche matin ensoleillé dans ce village paisible, niché au creux de la montagne, entouré d'autres villages tout aussi paisibles, de vrais refuges, et c'était comme être à l'autre bout du monde, dans une zone magique, protégée, inviolable, où tout était encore intact.

lundi 27 août 2007

Petite fête à l'aérodrome

Hier j'étais me promener comme souvent sur les hauteurs de la ville, dans les champs, à proximité du terrain d'aviation. J'ai eu un choc assez profond, plus profond, je veux dire, que le simple étonnement, en voyant qu'il y avait un monde fou à l'aérodrome – c'était manifestement la journée portes ouvertes, ou quelque chose de ce genre. Des familles entières déambulaient sur les pistes de décollage, dans les hangars et les divers baraquements – incluant, évidemment, le bistrot de l'aérodrome, absolument bondé. Sous le beau soleil de l'après-midi, c'était une scène presque onirique, tant elle était inattendue ; je n'ai jamais vu l'aérodrome que désert, seul le grondement continu des moteurs dans le ciel, qui a accompagné toute mon enfance, laissant deviner qu'il est encore en activité. Je suis entré moi aussi dans le bistrot, il y avait des gens en train de discuter, boire, rire, jusque dans les cuisines et jusque même dans les toilettes – et je suis tombé nez-à-nez, coup sur coup, avec mon père, que je n'avais pas vu depuis un moment, et avec Pierre et sa mère, déjà un peu pompette. J'ai accepté une coupe de crémant, proposée par l'une des serveuses qui circulait, péniblement, avec un plateau. L'impression de rêver ne se dissipait pas, elle était au contraire de plus en plus forte.

En écrivant tout cela je repense à la réflexion que je m'étais faite un jour en randonnant dans la forêt dans les Vosges du Nord : et si, au bout de ce chemin, de cette rude montée, sur laquelle je me trouve seul, dans la pénombre de la forêt, entouré de sapins et d'immenses roches de grès, je tombais sur une auberge, un endroit lumineux, joyeux, accueillant, bruyant, plutôt que sur d'autres kilomètres de forêt, obscurs, silencieux, indifférents, inhumains ? L'irruption de la vie, de la lumière, de la fête, dans un décor habituellement désert et « mort », provoque quelque chose qui dépasse, comme je le disais, le simple étonnement. C'est comme si le monde – qui va naturellement vers la mort, le silence, le noir, le vide – inversait soudain sa tendance et que la vie ressurgissait dans toute sa force. Et quand en plus on y retrouve des parents, des amis, au milieu des rires et des libations, c'est comme un aperçu du Ciel.

vendredi 3 août 2007

Post tenebras lux

Adolescent, je me suis un jour introduit dans une maison. Elle se situait au bas de ma rue et bordait une place, ou plus exactement un terrain à moitié bétonné, l'autre moitié laissant pousser quelques arbres et des herbes hautes. Cette place était délimitée par un vieux mur, sur trois côtés, et cernée par des maisons et des jardins privatifs. L'une de ces maisons était particulièrement ancienne, à colombages, et surnommée depuis des temps immémoriaux « la maison du bourreau ». La légende voulait en effet qu'elle ait été la maison du bourreau de Jeanne d'Arc.

Elle semblait vaguement abandonnée ; elle n'était pas du tout en ruine mais avait quelque chose de silencieux, d'immobile, d'endormi, comme une maison de vacances, peut-être.

J'y suis entré par une après-midi d'été, avec une camarade d'école, Julia, avec qui j'avais gardé quelques relations lointaines. Nous savions (je ne saurai plus aujourd'hui dire comment) qu'une porte à l'arrière, donnant sur la cuisine, n'était jamais verrouillée.

J'avais le coeur qui battait la chamade, avec le sentiment de commettre une transgression plus grande qu'une simple effraction. Une transgression morale, voire métaphysique, que j'étais incapable de formuler précisément à mon jeune âge. Peut-être simplement étais-je attiré par le fait de commettre un interdit, attiré par l'idée même du crime, de l'effraction et du voyeurisme. Pas dans le but de faire du mal à quiconque, mais avec l'idée, informulée encore une fois, que tout au bout de la transgression m'attendaient des révélations, une richesse et une profondeur d'existence qu'une vie quotidienne bien réglée, bien honnête et respectueuse des lois et des convenances, ne permettait pas d'atteindre.

La maison n'était pas abandonnée du tout. Elle était richement meublée et pleine d'objets fascinants, bien propre et accueillante, chaleureuse, boisée. Je n'étais absolument pas surpris ; au contraire, c'était comme me retrouver face à une évidence, face à un décor, un spectacle, qu'obscurément je savais devoir rencontrer un jour. Une étape nécessaire dans ma vie, un archétype de maison qu'il me faudrait explorer tôt ou tard. Je déambulai avec Julia à travers les pièces en prenant mon temps, en m'arrêtant sur chaque bibelot ou vieux meuble, fasciné.

Je me souviens d'une longue table en bois, d'une cheminée, d'une cuisine au carrelage ocre avec des casseroles en cuivre, de toiles aux murs, bien encadrées, d'un épais canapé de cuir sombre ; je me souviens de poutres apparentes, de murs en grosses pierres, de coussins en tissu, de plantes grasses et de vieux livres, je me rappelle les corbeilles de fruits, l'étage avec ses chambres douillettes (il y en avait trois, manifestement une famille vivait là, les parents et à en croire la décoration, deux adolescents, garçon et fille).

Un Amstrad CPC 6128, des armoires anciennes, un escalier en bois, immémorial. Les siècles semblaient cohabiter ici en paix.

Il ne faisait pas sombre à proprement parler dans la maison mais la lumière du jour entrait par rayons doux, dorés, paresseux ; elle semblait comme ralentie, atténuée, respectueuse de la vie privée, de la tranquillité, de la paix des occupants, dont je me demandais à quoi ils pouvaient bien ressembler et quel genre de vie ils pouvaient mener en ces lieux. Leur existence, en même temps, me paraissait un peu incongrue, presque théorique et peu plausible ; la maison semblait faite pour rester silencieuse, immobile, comme un pur décor, une pure idée d'un paradis domestique qu'il ne fallait pas souiller par sa présence. Peut-être les habitants évitaient-ils de rentrer chez eux après avoir ressenti la même chose que moi ?

En sortant nous tombâmes nez à nez avec une femme à vélo ; la propriétaire des lieux. Julia prit la fuite. Mais la femme était souriante, comme amusée de nous avoir pris sur le fait et de posséder une maison capable de produire une telle attraction. Je lui racontai sans aucune réticence ni timidité mon exploration de son domaine intime. C'était comme lui raconter comment je lui aurais fait l'amour, à elle – j'étais incapable d'établir consciemment cette comparaison, à mon jeune âge, mais la situation me troublait de la même manière. La maîtresse des lieux, qui devait avoir une quarantaine d'années, paraissait le comprendre, avec intelligence et indulgence.

Je ne sais pas combien de temps nous étions restés dans la maison mais alors que je parlais à cette femme souriante, presque entièrement silencieuse, qui m'encourageait à poursuivre ma confession par son simple sourire, enfourchant encore sa bicyclette avec un pied à terre, je réalisai que le crépuscule tombait ; un crépuscule chaud et intense, qui dorait tout d'une lumière d'or, une lumière idyllique qui accentuait encore l'attirance que je ressentis pour cette femme plus âgée que moi avec qui je venais d'établir un lien plus intime que je ne l'aurais pu espérer ; une lumière paradisiaque ou luciférienne, je ne sais pas, mais qui signifiait secrètement, pour moi seul, que ma quête était une réussite.

mercredi 25 juillet 2007

14 juillet

Je me souviens d'un 14 juillet, il y a longtemps ; j'avais entre 20 et 23 ans, puisque c'était quand j'étais à l'université. Je passais mes vacances d'été à sillonner la région en voiture, seul, fuyant ou au contraire cherchant quelque chose que j'aurais été bien en peine de nommer. Mais ce 14 juillet-là, je ne roulais pas au hasard ; j'avais rendez-vous avec mes parents, qui m'avaient fait inviter avec eux à un repas chez des gens que je ne connaissais absolument pas et qui vivaient dans un village perdu de la Meuse ; le genre de village dont on a aucune chance d'entendre parler si l'on a rien à y faire. C'était comme souvent les villages lorrains une rue unique, bordée d'anciens corps de fermes mitoyens, assez bas. Une impression de délabrement et de pauvreté s'en dégageait. Le trafic automobile était absolument nul – il était midi et demi – et aucun passant ne se faisait voir dans la rue. Vers la fin de la commune, sur quelques centaines de mètres, les vieilles maisons cédaient la place à des pavillons plus récents, plus espacés, séparés par des pelouses et des haies ou des clôtures. Là aussi, aucun signe de vie. Aucun bruit, aucun mouvement. Le village tout entier, je l'avais noté en passant, était livré aux durs rayons du soleil, puisqu'aucun arbre n'était planté le long de la chaussée. Il n'y avait pas non plus de forêt au loin, ni aucun élément de décor agréable ou pittoresque ; seule la plaine, assez plate, et infinie. Tout cela donnait une impression déprimante de dénuement. J'avais oublié l'adresse où je devais me rendre et, après m'être garé au hasard, j'avais passé vingt bonnes minutes à parcourir le village du début à la fin, deux ou trois fois – jusqu'à ce que ma mère, me voyant sans doute par une fenêtre, sorte d'une maison pour me faire signe. La maison était agréablement décorée, chaleureuse, accueillant une famille manifestement plutôt aisée sans rien avoir du vulgaire « nouveau riche ». De nombreux autres habitants du village étaient là ; manifestement, ici, la notion de communauté était encore une réalité, on avait pas le moins du monde affaire à un village dortoir. On m'avait rapidement glissé une flûte de champagne dans la main (mais qui fête réellement le 14 juillet, au fait ? qui étaient ces gens pour qui tout cela a encore un sens ?) et j'avais passé finalement une agréable journée, me disant que si la nature aime à se cacher, la vie sociale, la vie communautaire aussi ; les campagnes ne sont peut-être pas aussi mortes et anonymes qu'on le pense quand on les traverse comme étranger. Elles se protègent de nous, tout simplement.

samedi 28 avril 2007

Hinterland

J'ai repensé hier à une sortie scolaire que j'avais faite vers l'âge de seize, dix-sept ans. J'étais donc au lycée. Nous étions comme d'habitude partis en autocar. Je ne saurais plus dire ce que nous allions visiter ni où exactement ; c'était un genre d'écomusée, en Allemagne. Près de Friboug peut-être ? Je sais que j'ai visité cette ville à l'époque, même si je ne saurais plus dire ce qu'on y trouve.

Nous avons traversé, en car, une forêt immense, interminable ; il me semble maintenant que nous y avons passé des heures. C'était comme si cette forêt était le bout du monde et une frontière avec... autre chose.

Il y avait ensuite des champs ; une plaine droite, qui semblait toute aussi infinie. L'éco-musée se tenait là, c'était un ensemble d'une dizaine de maisons en bois, manifestement vieilles de plusieurs siècles, que l'on pouvait visiter et où étaient exposés des objets quotidiens du temps jadis. Naturellement, personne n'y vivait plus. Cela m'avait semblé un immense gâchis : pourquoi ne pas profiter d'un tel cadre de vie, et s'y installer ?

J'avais quitté les lieux un peu mitigé, content d'avoir vu de belles choses mais frustré de savoir que je ne vivrai jamais dans un tel cadre, et que personne, d'ailleurs, ici, ne le ferait non plus. L'architecture contemporaine, fonctionnaliste et refusant l'idée même du Beau, m'a toujours répugné. La visite était finie, mes camarades et moi-même avions quartier libre pour acheter à la boutique de souvenir des cartes postales et autres marchandises ; avec un ami j'avais décidé de m'éloigner et d'explorer les environs. Les champs se poursuivaient jusqu'à un dénivellé très prononcé, je n'irai pas jusqu'à parler de ravin, car cela ne tombait pas à pic, mais il fallait tout de même emprunter des escaliers métalliques incrustés dans la roche pour descendre.

Le chemin débouchait sur un petit bois de bouleaux très espacés qui lui-même, au bout d'une centaine de mètres, menait à un autre village, exactement semblable au premier, à ceci près qu'il était habité. Ça ressemblait à ces émissions folkloriques ridicules à la télévision allemande, que nous captions, dans la maison de mes parents, puisque nous vivions près de la frontière. Les tenues typiques, le décor rural, l'impression générale de se retrouver dans une Allemagne éternelle, archétypale, où le temps s'est arrêté... 

Découvrir cette communauté humaine cachée, insoupçonnée, ce Hinterland vivant, qui survit secrètement à l'écart du monde moderne, qui fait tout l'inverse de ce qui semble raisonnable et souhaitable pour le commun des mortels, a été une expérience extrêmement forte, extrêmement émouvante pour moi. J'ai aussi réalisé que ce que l'on prend parfois pour une exception absolue et un vestige (l'écomusée) s'avère en fait n'être qu'un élément d'un ensemble insoupçonné, bien réel et bien vivant.

mercredi 28 mars 2007

Un monde plus simple, plus lent

J'ai découvert cet après-midi ce village qui n'est qu'à cinq minutes de la ville où je vis depuis quinze ans, mais que j'ai toujours négligé de visiter, parce que je n'avais, tout simplement, rien à y faire, et parce que je n'avais, pendant longtemps, jamais même croisé son nom.

Mon but était de rouler au hasard dans une direction que je n'avais jamais prise et de m'arrêter dans le premier village inconnu qui m'intriguerait.

Je me suis garé tout à l'entrée de la commune, avant même les premières maisons, sur une espèce de croisement entre un parking et une aire de jeu, dotée d'une petite structure en bois, assez neuve, qui abritait des bancs et une table ; le genre de refuge que l'on croise en pleine nature et qui sert généralement à s'abriter de la pluie ou à se restaurer, au cours d'une randonnée.

Le premier bâtiment du village, juste quelques mètres plus loin, était fascinant, j'ai eu un vrai choc en le découvrant. Un bâtiment agricole, manifestement, dont la fonction m'échappe encore, mais absolument immense. Il était délabré, sans toit, ouvert aux quatre vents. Au lieu de fenêtres, de fines et longues meurtrières. Quelque chose de menaçant – mais d'indéfinissable – s'en dégageait.

Quelques dizaines de mètres plus loin, après les premières maisons (d'anciens corps de fermes reconvertis, essentiellement) on tournait à gauche pour arriver face à l'église. Quelques belles et grandes maisons, que je devinais accueillantes, douillettes, dans leur jus. Tout cela menait, à ma grande surprise, aux rives d'un canal, que longeait un chemin de promenade ; je me suis promis de l'emprunter à l'occasion, pour voir où il menait.

Je suis arrivé ensuite aux abords d'un vieux cimetière, hors du village, ceint d'un mur en pierre. J'ai toujours aimé les vieux cimetières, les vieilles tombes. Spécialement dans les villages. Ils n'évoquent rien de macabre, rien de triste, ils ont au contraire quelque chose de presque doux, de douillet même, dans ce genre de décor les cimetières sont fidèles à leur étymologie de « dortoirs ». Ils évoquent le repos, la paix, la proximité des proches, la douceur de la terre natale. Tout l'inverse d'un colombarium.

Après il n'y avait plus que les champs, mais on voyait au loin le village voisin, à quelques centaines de mètres, dont on devinait les toits et le clocher de l'église. Je n'envisageais pas spécialement de m'y rendre à pieds mais je rêvassais quelques instants d'un monde plus simple, plus lent, plus silencieux, où les gens se rendraient d'un village à l'autre à travers champs, pour commercer, se rendre visite...

mercredi 14 février 2007

Trajets de nuit

J'ai eu pendant quelques mois, vers trente ans, une curieuse habitude, née de l'angoisse, de l'insomnie et de la solitude ; celle de faire de nombreux trajets en voiture, de nuit, roulant au hasard dans la campagne, avec une destination choisie au hasard mais toujours lointaine et encore inconnue, dans le but très précis de me sentir perdu, de me sentir loin, de me sentir au milieu de nulle part, seul, dans l'obscurité et la lumière froide de la lune, roulant vers un lieu où personne ne m'attendait et où je n'avais rien à faire. 

Maintenant que j'y pense, peut-être était-ce une façon d'acter ce qui était ma situation dans la vie en général, et en quelque sorte de le mimer : être seul, être perdu, être dans le noir. Avancer vers un but inconnu et hasardeux, dont je savais par avance que je n'y trouverais rien.

vendredi 5 janvier 2007

Loin de la machine

J'ai entamé depuis quelques semaines une relation avec une femme qui habite une toute petite commune (4000 habitants) à une heure au moins de toute grande ville, au milieu d'une région agricole misérable, sinistrée sans même avoir été industrialisée un jour. Je traverse pour aller la rejoindre, tous les week-end, après avoir quitté mon bassin anciennement minier et sidérurgique aujourd'hui peuplé de HLM, des dizaines de kilomètres de champs, de vergers, de villages aux maisons basses, grises ou en pierre jaune ternie par le temps, dont parfois les fenêtres sont murées. Mais cette misère n'est rien ; elle est le prix à payer pour être loin de la Machine. Loin de l'époque. Elle a même quelque chose de reposant, de réconfortant : on est encore dans le vieux monde, et même en ruine il reste le plus désirable. À chaque kilomètre parcouru j'ai un peu plus le sentiment de m'enfoncer non seulement dans l'espace, mais dans le temps, de rentrer chez moi, dans cette région que pourtant je découvre, et de rejoindre l'histoire de mon pays et mes ancêtres, de retrouver quelque chose qui a été trahi, injustement et trop rapidement oublié, renié.

dimanche 5 novembre 2006

Explorations Psychogéographiques

J'ouvre donc cet humble blog intitulé "Explorations Psychogéographiques" sans trop savoir ce que je vais en faire. J'ai toujours aimer marcher, me promener, à la fois dans une liste restreinte de lieux favoris où je reviens encore et encore, comme pour les hanter et raviver en moins certains souvenirs – et dans des lieux totalement inconnus, inédits, où je me laisse emporter par le plaisir, l'excitation de l'exploration. Souvent je remarque que dans ces moments-là je me trouve dans des états mentaux un peu étranges, que j'aimerais  approfondir et expliciter ici.